Eole, vingt heures trente
par Jacques Monat
Vingt heures trente. Dans cinq, six,
peut-être sept minutes pas plus, les portes de la salle vont être refermées…
Les gradins sont pratiquement tous
occupés. Je les ai vus, les spectateurs, entr’aperçus plutôt, d’un bref coup
d’œil jeté discrétos par-delà les
rideaux, en coulisses où j’attends. En tout cas, je les entends… pour sûr que
ça bourdonne comme une ruche. Pas d’éclats de voix, mais un sourd murmure
contenu. Eux aussi, ils sont sous pression. Tout comme moi. Ils attendent… Mais
pour eux, l’intensité de cette attente diffère : ils viennent, eux, pour
un vrai moment de détente d’abord, de découverte, de surprise, de rêve sûrement
aussi. Ouvrir une parenthèse de plaisir puisque le quotidien ils l’ont laissé
là-bas sur le pas de la porte… Ils espèrent… Certains ont bien une petite idée,
car ils connaissent l’un qui participe ou l’autre qui a déjà vu (mais ça s’est
limité à un « tu verras, je pense que ça va te plaire, mais je ne peux pas
t’expliquer !... vas-y !... ») Ils ont déjà été surpris de
l’accueil, puisque d’étranges créatures (peu bavardes mais sympathiques) sont venues
à leur rencontre sur le parvis, et qu’on leur a mis l’eau à la bouche en les
promenant dans cet étrange labyrinthe de l’envers du décor : la couturière
et le machiniste, la décoratrice et le musicien… Ah oui ! l’eau à la
bouche…
Pour moi qui attends et qui guette à
la marge du rideau, elle est sèche la bouche. Pourtant je veille bien à savourer
de tout mon être ces dernières minutes à moi, juste avant de plonger avec tous
les autres, dans l’action, pour la septième et dernière de ce spectacle. Un
spectacle qui se mijote depuis près de deux ans, en réunissant toute une
palette d’artistes, d’artisans, de tous âges, tous milieux, pour une fabuleuse
exposition de tableaux vivants harmonisés en noir et en blanc. A cette heure,
pas un qui n’aie lui aussi la bouche sèche, tout tendu vers cet objectif de
bien faire ce qui lui incombe, chacun à son moment. Seul à se lancer devant ce
public qui va boire ses gestes et ses paroles, seul, même s’il agit au milieu
de son groupe, seul à pousser dans le noir un décor qui va exploser de lumière
dans les secondes suivantes, seul, même s’ils sont trois compères au même
attelage. Seul enfin à éprouver ce grand bonheur lorsque l’action est terminée,
et pourtant fier à le partager complètement avec les autres.